12 juillet 2016

Droit illustré

Justice distributive : ne donner que la moitié de son manteau comme le fît Saint Martin

par Marie-Anne Frison-Roche

On raconte souvent des histoires édifiantes aux enfants pour leur apprendre à être "bon". Pas souvent à être "juste". Ainsi Clémenceau raconta l'histoire qu'il rendit ainsi fameuse du "bon juge Magnaud", comme si la justice et la bonté n'étaient pas sœurs jumelles, étaient étrangères, voire ennemies. 

Imaginons le petit Hubert qui devant la statue de Saint-Martin, représentée ainsi dans une église pour instruire le peuple, s'interroge sur ce que signifie ce geste du Saint qui se penche du haut de son cheval pour donner son manteau au mendiant qui n'en demandait pas tant: signe de la Charité donc. Vertu cardinale. Il faut donner plus, il faut donner jusqu'à son propre manteau. Et le petit Hubert de serrer avec inquiétude son petit manteau ...

Le petit Hubert, s'il a été élevé dans la foi chrétienne et peut-être est-ce le cas s'il est dans un tel lieu, mais peut-être pas car les églises sont aussi lieux d'art, voire de repos ou de fraîcheur en été, sera familier de l'image d’Épinal qu'est Saint-Martin et déjà familier du geste du saint homme :

La statue qu'il a devant lui fait d'ailleurs  écho à des tableaux qu'il a déjà contemplés, représentant Martin donnant son manteau. La population n'a pas retenu du Saint davantage que cela : le don du manteau, mais cela oui. Et c'est toujours ce geste : le "don", et cet objet : le manteau, entre celui qui avait tout : Martin, au profit de celui qui n'avait rien et demandait un peu mais moins que le manteau : le mendiant. Voilà d'un geste (le don du manteau) tout est retenu, le petit Hubert ne l'oubliera pas, maintenant que la statue a  pour lui conforté le tableau.

Mais est-ce bien cela ? Saint-Martin est un cas apodictique de la justice distributive qui pose non pas le don mais le partage et récuse ce qu'il convient d'appeler le "délire du dépouillement" (I). Plus encore, cette image qui plaît a pour centre le glaive, signe même de la Justice et de son tranchant, ce qui éloigne de la Charité (II).

Lire ci-dessous la suite.

I. LA JUSTICE DISTRIBUTIVE ET LA RÉCUSATION DU DÉLIRE DU DÉPOUILLEMENT

Saint-Martin ne donne pas son manteau.

Il le partage. D'une façon égalitaire, la moitié pour le mendiant, la moitié pour lui-même, un partage égalitaire, donc (A). En cela, il récuse le "délire du don" (B), qui semble envahir nos sociétés qui vantent l'altruisme comme nouvel objet convoité (par exemple la "GPA altruiste").

 

A. LE PARTAGE ÉGALITAIRE

Il le "distribue" au sens aristotélicien du terme, c'est-à-dire qu'il donne à chacun la part qui lui revient, ce qui est la définition par exemple retenue par Michel Villey du "droit naturel", rattachée au livre V de L’Éthique à Nicomaque.

En cela, Saint-Martin considère que le mendiant en tant que celui-ci est un être humain comme lui a froid comme lui-même et comme, en tant que chrétien, il l'aime comme lui-même ("tu aimerais ton prochain comme toi-même"), il lui donne de quoi se couvrir comme lui-même, pas moins mais pas plus.

Sans doute si le quémandeur avait été un enfant, Saint-Martin aurait donné plus que la moitié de son manteau car le corps d'un enfant requiert davantage de protection et plus d'étoffe mais face à un homme, alors au sens juridique des termes Saint-Martin partagea en "parts viriles", c'est-à-dire égales. On se souvient que Carbonnier estimait que l'interdiction du travail de nuit pour les femmes était de "droit naturel" car la biologie implique leur repos durant la nuit. Cela n'a pas convaincu la Cour de justice de l'Union européenne, plus convaincue par le principe abstrait de l'égalité entre les agents économiques que sont hommes et femmes confondus.

En tout cas, Saint-Martin voit dans le mendiant son égal devant le froid.

A travers son exemple si fameux, l'on perçoit ainssi d'une part le principe d'égalité ancré dans la tradition du Nouveau Testament et d'autre part le caractère avant tout "physique" du droit naturel : faire en sorte que ni l'un ni l'autre des personnages (et Saint-Martin et le mendiant n'aient froid).

Plus encore, le cas apodictique montre le caractère non frénétique du geste chrétien : le manteau est "partagé", il n'est pas donné. Il refuse ce qui serait un geste "délirant" consistant à se déposséder de tout au bénéfice exclusif d'autrui.

 

B. LE REFUS DU DÉLIRE DU DON

Saint-Martin ne donne pas son manteau.

S'il l'avait fait, le résultat en aurait été absurde, puisque le mendiant aurait eu bien chaud et Martin aurait eu très froid. Quelle absurdité.

Mais surtout quel péché d'orgueil. Et l'on repense immédiatement à l'orgueilleux Job sur son tas de fumier. En effet, l'homme qui se dépouille de tout, se met volontairement en situation d'être couvert de vermines défie Dieu et ne cherche qu'à provoquer l'admiration des autres. En termes modernes, l'on dirait qu'il convoite la place de "gourou".

Un riche qui se dépouille de tout pour le seul geste de le faire en inondant de sa richesse le pauvre est un orgueilleux. Il s'agit même d'un orgueil délirant puisqu'il prend la forme d'un "don magnifique" et admirable.. En réalité, celui qui commet l'un des plus graves des péchés attend la rétribution la plus triviale et vulgaire : les applaudissements.

Lorsque Saint-François d'Assises se déshabille entièrement, c'est n'est pas "pour rien", c'est pour que le procès qui l'oppose à son père n'est plus de prise sur lui et qu'il puisse être libre. Lorsque Bouddha se délivre de ses biens et part, c'est pour avoir l'esprit dégagé. Lorsque Wittgenstein organise sa dilapidation, c'est pour que son esprit se pose sur une matière plus attractive, à savoir la pensée.

Mais ce que l'on pourrait appeler le "don absolu", le "don total, magnifique et pur", celui va susciter l'admiration de tous", celui qui va jeter son manteau tout entier sur le mendiant et être applaudi par la foule tout en grelottant, le saint people, celui-là est un orgueilleux : il est le contraire du charitable.

Celui qui a le mieux étudié les rapports entre le Droit et la Bible!footnote-560, Carbonnier a repris le thème de la Charité : dans le Code civil, il est bien rappelé que les pensions alimentaires et les secours apportés à autrui, notamment au titre des "obligations naturelles" ne doivent pas se faire au détriment à la première obligation qui est de se nourrir soi-même. L'image de Saint-Martin court entre les lignes du Code civil.

 

II LA JUSTICE DISTRIBUTIVE ET LE GLAIVE DU DROIT

Le plus souvent Saint-Martin est représenté à cheval, non seulement dans les sculptures mais encore dans les peintures.

C'est certes pour montrer qu'il est puissant et que c'est donc sans contraire qu'il va donner "en partage" son manteau.

C'est aussi parce que Saint-Martin est souvent représenté en armure :

Cela tient notamment au fait que Saint-Martin est toujours représenté avec son épée.

Pourquoi ?

Certes, c'est par son épée qu'il va couper son manteau et ainsi "partager" le bien et donner à chacun (au mendiant et à lui-même) la part utile qui lui revient : définition même de la justice distributive, et de la justice si l'on suit Aristote et Saint-Thomas d'Aquin.

Il est fréquent qu'on représente Saint-Martin en train de tranchant le manteau :

Mais quel personnage juridique représente-t-on levant son glaive pour trancher et donner à chacun la part qui lui revient ?

C'est le juge.

Ainsi le cas apodictique de Saint-Martin nous mène vers le personnage central du Droit : le Juge qui loin de tout sentimentalisme ou tout délire compassionnelle tranche et donne à chacun ce qui lui revient.

L'on se souvient alors et par exemple à la citation exacte des propos de Michel Rocard : "L’Europe ne peut pas accueillir toute la misère du monde, mais elle peut prendre sa part de cette misère»,

Cela correspond à la définition de la justice.

 

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1

V. par exemple Carbonnier, La Bible et le droit, 1961.

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