6 mai 2018

Droit illustré

Ce que la série à succès "Shooter" nous apprend de la perception américaine du Droit et de la Justice. Et comme cela est inquiétant

par Marie-Anne Frison-Roche

Le film avait déjà bien plu. La série plaît plus encore. La saison a laissé les spectateurs sur leur faim, non pas tant par la technique connue des scénaristes qui au lieu de finir l'histoire à la fin de la saison au contraire ouvrent de nouvelles intrigues et entament des suspenses terribles pour que nous soyons déjà dans l'attente de la saison suivante et de toutes les publicités qui vont l'interrompre : non, simplement le comédien qui joua les jeunes premiers et les subtils séducteurs et qui est désormais un homme dur et pur et patriote dont tous les muscles tendent vers la défense de la patrie et de la famille s'est cassé la jambe, ce qui abrégea le tournage et les rebondissements.

Maintenant que les peaux-rouges très méchants ont été restaurés dans ce qu'ils étaient vraiment, c'est-à-dire des vaincus dans une guerre de conquête par les étrangers qui veulent surtout dire qu'ils sont chez eux et depuis toujours, le western devait être remplacer par un nouveau genre populaire.

Le voici.

Il s'agit d'un homme très courageux, un marine, et qui le sera toujours, qui a fait avec d'autres jeunes hommes, avec lesquels il développe une amitié virile pour toujours, la guerre en Afghanistan. C'est son seul passé, mais il est omniprésent. Il est tireur d'élite. Il a sauvé de nombreuses personnes au péril de sa vie en ne suivant pas les ordres et continue à le faire de retour aux Etats-Unis, en temps de paix. Il tue mais c'est pour l'honneur et la patrie. Ses amis meurent, il ne pleure pas car c'est le prix de l'honneur et de la patrie. Le pays sait ce qu'il lui doit, il est un héros, il est célèbre et irrite les vieux bureaucrates beaucoup moins virils que lui. En permanence en danger, il sauve sans cesse des hommes, des femmes et des enfants. C'est un family man, il protège en permanence son épouse légitime, il ne regarde jamais une autre femme. Elle ne travaille pas et reste à la maison. Il protège sa petite fille, qui a peur dès qu'il n'est pas là. Mais il revient toujours à temps pour tuer les hommes qui veulent les tuer pour faire presser sur lui et porter atteinte aux intérêts du pays à des fins mercantiles. Quand il ne s'occupe pas des intérêts du pays et de protéger sa famille, en tuant des hommes qui sont comme lui des soldats (marine un jour, marine toujours), il protège la nature et les animaux, car il vit dans une cabane et ne s'intéresse pas à l'argent. Il n'en gagne pas. Dans une pièce spéciale de sa maison près des bois, sont rangés des armes d'assaut qu'il prend pour défendre la patrie car c'est son devoir. Il gagne toujours. Son ennemi est quant à lui tchétchène mais sa nationalité n'a pas vraiment d'importance, les russes ont tué sa famille car il est habité par la seule haine et il travaille désormais pour de l'argent au bénéfice d'organisations secrètes masquées par des noms de code aux desseins secrets, l'ennemi qui se déguise en permanence tuant toute personne, même des enfants, qui auraient vu son visage. 

Il me semble que ce héros, qui a beaucoup de succès a désormais remplacé celui du western. 

Dans ce feuilleton sur lequel l'on pourrait faire beaucoup de commentaires, mais même Bourdieu s'en lasserait tant cela est à portée de plume, il ne s'agit ici que de souligner deux aspects tenus au Droit et à la Justice.

Tout d'abord, dans ce feuilleton très bien fait et assez sidérant le héros voue sa vie à la Justice et réalise celle-ci uniquement par le maniement d'armes de guerre (I). Le Droit apparaît à un moment sous une forme résiduelle et très péjorative (II). En cela, la façon dont le Droit est perçu aux Etats-Unis s'est encore dégradé car le héros du western portait au moins l'étoile du shérif et ne maniait pas d'armes d'assaut (III). 

Espérons que la Cour suprême des Etats-Unis, dont certains membres sont si attentifs à ces évolutions que le cinéma populaire traduit, en ait souci. 

 

Lire ci-dessous les développements. 

Thèmes

 

I. UN HEROS VOUÉ A LA JUSTICE QU'IL RÉALISE PAR LES SEULES ARMES D'ASSAUT

La bande-annonce est entièrement consacré à présenter le héros, le présentant comme un homme parfait. Le héros est sensible à l'injustice et agit pour restaurer la justice.

C'est sa mission, celle qui l'habite et l'amène à désobéir, à quitter son havre de paix dans les bois où il vit avec sa famille exemplaire. 

A aucun moment, il ne va voir un juge ou un représentant de l'ordre pour solliciter l'appui du Droit et d'un représentant de celui-ci. 

Lorsque des comptes lui sont demandés, parce que des cadavres sont retrouvés deci-delà, il peut compter sur ses amitiés auprès des représentants du Droit pour ne pas rester en prison, face à de stupide District Attorney ou bien chacun fait semblant d'anonner des phrases sur le respect des règles, mais c'est pour mieux le libérer car l'on sait bien que l'essentiel est qu'il parte au plus vite avec un énorme fusil à pompe. Au besoin il s'échappe des prisons.

D'ailleurs, s'il y a des prisons elles sont tenues par des abominables tortionnaires qui sont d'ailleurs corrompus. 

Ainsi, la Justice et sa concrétisation, le private enforcement si l'on peut dire, passe par une chose : le courage, l'amitié et les armes de guerre. 

Le Droit, c'est-à-dire la réglementation, et les forces de l'ordre, c'est-à-dire des idiots, des tortionnaires et des corrompus, est ce qui entrave l'accès à la Justice vers lequel il bondit tel un magicien. 

 

II. LE DROIT APPARAISSANT D'UNE FAÇON RÉSIDUELLE ET TRÈS PÉJORATIVE 

Le Droit va apparaître une fois d'une façon plus technique.

L'épouse se décide à faire quelque chose de ses journées. Elle fait donc la seule activité louable : elle prend des cours de tir. 

Car pour que l'injustice ou le danger s'éloignent, la solution est que chacun s'arme et apprenne à se servir des armes personnellement possédées.

Pendant l'une des leçons, un homme vient l'importuner gravement. Elle retourne son arme d'exercice contre lui et le blesse légèrement à l'oreille. 

Cet épouvantable personnage lui dit qu'elle va entendre parler de lui et qu'il va agir contre elle grâce au Droit.

Puis, tandis qu'elle fait les courses dans un supermarché pour sa petite famille, elle est importunée par un grossier personnage qui l'oblige à prendre un chemin et elle retrouve le premier harceleur dont le visage est bandé et qui l'agresse également. Elle se rebelle et lui dit qu'elle ne se laissera pas faire et que son mari, ce héros, lui règlera son compte.

Mais lorsque son mari va voir le responsable du club de tir, il apprend que son épouse ne doit plus y venir car elle a causé du tort à l’établissement. Alors qu’il a d’autres soucis (un pays à sauver), il lui demande ce qu’il en est et de régler cela au plus vite car de ceux qui se prévalent du droit il n’y a rien à en attendre de bon.

Elle va donc voir l’agresseur tout sourire et prête à lui offrir un peu d’argent. Il lui montre l’appareil par lequel il a enregistré les propos qu’elle a tenus lors du guet-apens monté avec son pendable copain et lui affirme avec non seulement son oreille abimé, le fait qu’il va dire qu’il ne peut plus attendre, et des menaces venant du héros, il va se faire beaucoup d’argent en saisissant les juges et que c’est une grande joie pour lui.

Quand elle rentre chez elle, tandis que son mari lutte contre la mafia et les corruptions au plus haut niveau seul contre tous, elle lui raconte cela et il ne sait pas quoi faire.

Voilà la représentation du Droit ….

 

III. UNE REPRÉSENTATION INQUIÉTANTE DU DROIT ET DE LA JUSTICE

Au moins les héros des westerns qui tuaient certes « sans autre forme de procès » le faisant « au nom de la loi ».

Ici, c’est directement au nom de la Justice et en souvenir d’une guerre qui n’en finit jamais, d’une guerre contre une terreur et de complots qui n’en finissent jamais.

Il n’y a aucune règle ni aucune personne, représentés comme de la paperasse ou des incompétents corrompus, qui puissent entraver cela.

Le héros est un « tireur ». Shooter : quel titre…

C’est bien l’arme, et l’arme d’assaut, qui est la vedette. On le voit en permanence monter et démonter son arme, l’ajuster, et tirer pour tuer.

Or, en ce moment même, la question juridique se pose de savoir si l’on ne pourrait pas considérer aux Etats-Unis si la vente des armes d’assaut ne pourra pas être exclu de la protection du droit constitutionnel du libre port d’arme ?

Un tel feuilleton va fortement en sens contraire.

 

Par ailleurs, toute action en dommages et intérêts est présentée comme une action menée par un agresseur maître-chanteur qui ose se retourner contre celui qui a manié une arme légitimement et qui ose lui demander des comptes mais veut en réalité par des mensonges et des traquenards lui extorquer de l’argent par une indemnisation scandaleuse et inique.

Un tel feuilleton présente ainsi les victimes des armes à feu…. Et le Droit qui les protège, dans un système juridique américain qui, faute de règles de protection Ex Ante, tente de discipliner les comportements par un droit Ex Post de la responsabilité sur lequel la Cour suprême veille.

 

 

 

 

 

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